Philémon Griesmar, un aventurier des temps modernes

Rencontre avec Philémon Griesmar qui a débuté la voile au club de Thonon-les-Bains (SNLF) pour nous parler de son voyage à la voile et de son passage du Cap Horn.

 

Peux-tu nous en dire un peu plus sur l’origine du projet ? Quels étaient vos objectifs initiaux ? Et votre vécu, connaissances en voile, mécanique, réparations …

« Un soir d’automne humide dans une cuisine à Lausanne, mon coloc (Robin) et moi on s’est dit qu’on voulait faire un tour du monde à la voile. L’idée était de partir à l’aventure sans vraiment d’itinéraire. Il y avait cette envie de ne pas se jeter dans la gueule du monde du travail sans avoir pris du recul, sans se connaitre un peu mieux.

Au moment où on achète Békwaïpa, un bateau acier de 12m, on n’y connait rien à la soudure. Bien sûr on est bricoleur, mais surtout à ce moment-là, on est ultra motivé, d’un optimisme à toute épreuve, on est jeune, beau et fort, rien ne peut nous arrêter.

J’ai fait mes classes sur le Léman, en Optimist puis Laser (merci à Gilles et Jérôme). J’ai aussi été moniteur 2 saisons à la SNLF, et pendant mes études d’ingé’, j’ai fait un peu de régate universitaire avec Robin en J-80. En gros rien qui nous préparait sérieusement à passer le Cap Horn. Mais là encore il y a cette confiance, on savait qu’on était débrouillard et surtout que les leçons viendraient d’elles-mêmes. Il faudrait juste les apprendre rapidement. »

Votre projet démarre en janvier 2017 avec l’achat d’un bateau, ça y est le projet est vraiment lancé ! Peux-tu nous en dire un peu plus sur votre bateau ? Pourquoi ce choix ? Et d’où vient l’origine du nom ?

« On avait des critères assez précis pour notre bateau. Pour les comprendre il faut lire et relire Moitessier et Josua Slocum. Le choix de l’acier déjà, on s’est dit que de tous les matériaux c’était le plus “bricolable”. Il y a forcément un poste à souder dans une cave à l’autre bout du monde qui nous dépannera d’un cordon le jour J. Un autre point c’était : pas de barre à roue. Une bonne vieille barre franche ça permet de mieux sentir, et y’a moins de trucs susceptibles de casser. Bref un bateau simple et robuste. On a cherché un peu et un jour Bingo. On savait qu’on changerait le nom. Alors on a fait une petite soirée dans notre coloc et on a voté pour des noms. Il a failli s’appeler Coulapix, mais on trouvait ça un peu dur pour nos familles pas “voileuses”. Donc l’histoire de ce nom c’est que ce bateau est à bouchain et il est stable une fois sur son cap. La grand-mère de Robin venait du jura suisse et elle lui répétait arrête de békwoyer* sur ta chaise : arrête de te balancer, d’être instable. Donc notre bateau s’est appelé Békwaïpa. »

(*ce mot n’existe pas)

Ensuite vous en avez eu pour presque 1 an de préparation entre Rochefort et Concarneau : travaux sur le bateau, préparation sécurité … Vous avez tout fait vous-mêmes ? Aviez-vous des doutes par moment ?

« Oui on a tout retapé nous-mêmes avec des coups de main de copains/copines. Pour nous l’aventure commençait en achetant le bateau et en commençant les réparations. On venait de finir des études très théoriques (Philémon et Robin sortaient d’études d’ingénieur à l’EPFL) et je crois que nous voulions tous les deux mettre les mains dans le cambouis. Les gars du chantier naval étaient presque tous retraités, ils nous prenaient pour des extraterrestres. “Nan les jeunes, vous ne partirez pas en mars, y’a trop de boulot, vous partirez l’année prochaine ce sera déjà bien…” mais je pense qu’on n’avait pas les mêmes standards de confort et de finition. “Partir ou finir, il faut choisir !”, on leur disait. En rentrant on les a quasiment tous retrouvés dans leurs petits travaux de finition. Beaucoup ne partiront jamais.

Bien sûr on a eu des phases ennuyeuses comme le sablage du bateau, mais pas de doute, on prenait les choses une par une et pas dans la globalité, ça nous aurait démoralisé. Et il flottait toujours cette légèreté, on bossait comme des malades mais avec humour et décontraction. »

Enfin le départ ! Vous partez le 5 mars 2018 de Concarneau dans le but initial d’aller en Norvège. Votre projet a ensuite évolué, vous êtes plutôt restés un peu plus au Sud : Angleterre, Ecosse Pays-Bas. Pourquoi ce changement de projet ?

« Le but initial était d’aller d’abord en Norvège dans les fjords pour aller faire du ski de rando. Mais le bateau et l’équipage n’étaient pas prêts. En mars, les conditions en mer du nord peuvent être dures. Même si on savait qu’on devrait encaisser un peu physiquement, on ignorait tout de la navigation hauturière là-haut. Il faut au minimum un coin sec ou un petit chauffage, notre bateau n’était même pas isolé … Comme nous n’avions pas de pilote automatique on barrait jour et nuit par tranche de 2 heures. Combiné avec les champs d’éoliennes, les plateformes pétrolières, les rails de cargos, on s’est dit qu’on ne prenait pas de plaisir et ce n’était pas le but. Alors on a changé nos plans direction le sud, la chaleur ^^. Cette phase du voyage était sans doute la plus formatrice, on a beaucoup appris, sur la navigation, sur nous. Et la phase “mer du nord” a été notre référence tout au long du voyage comme conditions extrêmes. Après ça, tout nous est apparu comme sympathique. »

Après cette prise en main du bateau, après avoir trouvé vos repères ça y est, direction le sud et des températures plus élevées. Vous passez un mois entre le Golfe de Gascogne et les iles Canaries, il faut bien prendre le temps de visiter !

Ensuite direction le Cap Vert ou vous passez 2 semaines pour découvrir, aller à la rencontre des locaux et aussi préparer l’avitaillement avant la Grande Traversée !

Ca y est Békwaïpa est prêt pour traverser l’Atlantique ! 20 jours seuls au milieu de l’océan à profiter du voyage, des levers et couchers de soleil, à chercher le vent, à régler les voiles…

Vous arrivez ensuite au Brésil, accueillis par des militaires ! Les belles plages qui semblent sympathiques au premier abord peuvent être des plages privées ! La descente du Brésil va vous prendre 3 mois, rejoints sur certaines escales par des amis ou de la famille. Vous prenez aussi le temps de profiter : visiter, faire du kite ou du surf…

 

Et là, petit à petit, c’est direction le Sud (et les températures qui descendent progressivement). Vous qui trouviez qu’en Norvège il faisait froid ! Vous passez 2 mois dans le Sud, de mouillage en mouillage, avec comme voisins des icebergs. Puis, le fameux passage du Cap Horn !

 

 

Vient ensuite le voyage retour : remontée du Brésil et transat retour. Mais il faut toujours prendre le temps de profiter et visiter !

Au total plus d’un an de navigation, passé à sillonner l’océan Atlantique, à découvrir de nouveaux horizons.


Peux-tu nous parler de la vie à bord ?

« Déjà, il n’y avait pas de capitaine, disons que nous étions deux moussaillons, et les décisions se prenaient à deux. Pas une seule engueulade en 2 ans ! Au début, on faisait des quarts de 2h puis nous sommes passés à 3h. La journée les quarts étaient un peu flous. J’ai fabriqué un régulateur d’allure (que j’avais fait passer comme projet à l’école), et après quelques modifications, il a fonctionné et nous n’avons plus eu à nous enchaîner à la barre. Nous lisions beaucoup, on se reposait ou on était juste observateur du paysage. Et c’est peut-être bête de le préciser, mais je ne ressentais aucune culpabilité à ne rien faire. Robin était bien meilleur cuistot que moi. Il innovait tout le temps. Un jour il est apparu avec un soufflé au fromage au beau milieu de l’atlantique ! On s’est mis aussi à faire du pain, des brioches, etc. J’avoue que les boulangeries françaises m’ont manqué. Sinon la routine de la nav’ c’était un peu de routage, régler le bateau et inventer des conneries pour s’occuper ! Je ne me souviens pas m’être ennuyé. Pour l’hygiène, c’était le seau à caca, à ne pas confondre avec le seau à vaisselle par contre, et douche et lessive sur le pont. Rudimentaire mais moins de tuyaux, de fuites etc… Nous avions aussi pas mal de jouets à bord : kite surf, surf, vélo, guitares etc., la vie à l’escale était toujours inattendue. »

Quel est ton meilleur souvenir ?

« Mon meilleur souvenir c’est peut-être de me lever un jour et de réaliser que je n’ai plus une grande “to do” liste à la place du cerveau mais juste la contemplation d’un lever de soleil. J’ai enfin quitté la Terre pour un autre monde, où le temps à une dimension différente, il n’est plus oppressant. Ça devait faire un mois qu’on était parti, on a eu pas mal de petites galères au début, puis le bateau s’est rodé, et enfin je vivais l’instant présent. Je retrouvais cette insouciance de gosse, cet émerveillement pour chaque petit détail … »

Et le pire ?

« La peur fait partie du jeu. J’ai eu peur. Peur de prendre un ferry de nuit, peur de perdre mon bateau, peur de perdre mon équipier même. Mais ce ne sont pas mes pires souvenirs. Mon pire souvenir c’était quand on a remonté depuis la Patagonie d’une traite, nous avions un mois de mer derrière nous et il restait encore une bonne dizaine de jours avant de toucher terre. Et un soir Robin est apparu avec une mine défaite, je n’oublierai probablement jamais ses paroles, il a dit : “y’a pu d’café.” »

Comment s’est passé le retour à terre ? Qu’est ce qui a été le plus compliqué ?

« Je crois que je commence tout juste à sortir d’une période vraiment sombre, un an et demi après être rentré. Quand je suis arrivé, passée l’euphorie d’être rentré sain et sauf avec des souvenirs plein la tête, j’avais une énergie positive nouvelle. J’étais enthousiaste et d’un optimisme désarçonnant. J’ai mis du temps à comprendre que le marché du travail en ingénierie n’était pas fait pour moi. Je retombais dans les rouages d’un système très individualiste. A présent, il fallait que cela ait du sens. C’était ça le plus difficile, se faire rattraper par une société capitalo-consumériste poussée à l’extrême, voir cette belle énergie fondre petit à petit, et remarquer toutes les absurdités auxquelles je ne faisais pas attention avant. Le fait que nous sommes esclaves du temps, que nous ne nous écoutons pas réellement les uns les autres, les gâchis alimentaires, d’eau potable et j’en passe. Je me suis senti soudain impuissant. Et finalement, petit à petit j’ai compris que je devais juste faire ma part du mieux que je peux en gardant l’équilibre. »

Qu’avez-vous fait de votre beau bateau ?

« Békwaïpa a été vendu à trois jeunes qui planifient d’aller en Antarctique. C’était dur de le vendre mais nécessaire pour passer à autre chose et il a encore de nombreux milles à parcourir, ce qui me rend vraiment heureux. »

As-tu d’autres projets véliques ?

« Oui, j’aimerais beaucoup fabriquer mon bateau. Pour le moment mon bateau idéal serait un cata de 5m en alu, pour pouvoir faire du côtier et de l’hauturier si l’envie me prend. »

Quels conseils donnerais-tu à ceux qui ont des projets semblables mais qui n’osent pas se lancer ?

« Renoncer ce n’est pas pour vous. Nan je plaisante bien sûr ! Je citerai Confucius: «On a deux vies, la deuxième commence quand on s’aperçoit qu’on en a qu’une.” »